3/12/2013

Soleil, savon noir et mobylette

C'est pas flagrant là tout de suite, sous 40cm de neige, le choc thermique ayant flingué mon teint lumineux, mais il y a trois semaines nous étions en vacances à Marrakech.

Ne connaissant pas du tout le Maroc, nous avons débarqué à coeur ouvert, avec l'impression d'avoir une page blanche à décorer de mots, d'images, de sensations. Je crois que j'ai rempli tout un cahier de 200 pages.
Il fallait que je vienne en coucher au moins une partie noir sur blanc.

Nous avons découvert une ville frémissante, généreuse, aux odeurs d'épices et aux couleurs chatoyantes, à l'image de ses habitants.

Côté route, c'est Mario Kart en vrai, et en pire. Si t'as peur ferme les yeux. En mobylette, c'est du suicide, mais c'est un truc à faire une fois dans ta vie! Je crois que c'était beaucoup demander à mon périnée, mais j'ai grimpé, je me suis accrochée à Nabil comme si ma vie en dépendait (et en fait c'est pas faux...), j'ai dit merde à ma frousse et Yallah!
Quand t'ouvres un oeil tu te dis "Putain ça passe pas, ça passe pas!!!", et magie : ça passe toujours...
Filer dans les petites rues du souk qui se réveille, slalomer entre les piétons, les ânes et les charrettes, ça un petit côté goût du risque qui me ressemble tellement peu que j'en ai adoré chaque seconde!

Il faudrait que je vous raconte le couscous, la place Jemaa-El-Fna où bat le coeur de la ville de jour comme de nuit, les palmiers, les minarets colorés, les remparts ocres, le marchandage sur les étals partout, leur façon de traiter tous les enfants comme des princes des mille et une nuits...

Mais ce que je suis venue vous raconter là maintenant, c'est le Hammam. Un truc de ouf.
Tu m'aurais dit avant que j'allais y aller, je t'aurais ri au nez grave (oui, je ne suis pas toujours très urbaine). Genre je vais me dé-saper comme ça, dans le normal, t'as vu ça où, mais "Allô, quoi!"
Et puis j'ai dit "Ouais" sans y croire, en me disant que je trouverais bien un moyen de me débiner.
Et puis pendant que ma tête moulinait, mon coeur m'a dit à l'oreille (ouais, j'ai une anatomie particulière) que si je ne le faisais pas ici et maintenant, je ne le ferais jamais et ce serait regrettable.

Alors Djamila nous a pris sous le bras, Mister R et moi, et nous a emmenés dans un établissement minuscule, sans enseigne particulière, on a passé la porte et tout a été bousculé : ma pudeur, mes idées reçues, ce que je pensais savoir de moi et des autres...
Une fois la porte passée, toutes se dévoilent au sens propre comme au figuré. En plus toi, comme une bonne citadine occidentale, tu te dis que si elles portent un voile, elles sont forcément pudiques comme pas possible (au moins comme toi, grosso modo), et en fait non. C'est toi qui te sens gênée de t'accrocher à ta culotte.

Alors on avance, une salle tiède, une salle chaude, une salle très chaude. C'est très ritualisé, elles savent quoi faire, comment faire et dans quel ordre. Moi je suis perdue, encore mal à l'aise, je me sers de mon fils comme d'un paravent humain pour protéger ma dignité. Petit à petit je me rends compte que je n'ai à me protéger de rien. Il n'y a aucun regard, aucun jugement. Même s'il y en avait, j'ai laissé mes lunettes au vestiaire donc I don't give a shit.
Je découvre le savon noir, doux et gluant, Mister R fait le clown.
Je découvre le gant pour le gommage, je me gratouille avec, ça va, c'est fun.
Arrive la dame qui s'occupe de faire les gommages. Je suis pas bien rassurée, mais bon.

Alors elle elle attrape le gant et elle te frotte. Mais genre elle te rabote! J'ai eu l'impression de passer sous une ponceuse en mode abrasif +++. Là je me dis mais elle va m'enlever une couche de peau!
À ce moment-là j'ai cessé de lutter. J'ai arrêté de réfléchir parce que ça me pourrissait mon kif.

Je commençais à me dire mon corps n'était pas le seul à être lavé dans ce Hammam, quand elle m'a fait signe de me mettre sur le dos. Elle a frotté de plus belle.
Elle est arrivée à mon ventre et j'ai tressailli. Je me suis rendu compte que je serrais les dents. En fait je n'avais pas mal... Pas physiquement du moins. Elle a traité cette partie de mon corps comme le reste, alors qu'en général je ne le fais pas, c'est une zone à part, une zone de non-droit. Non pas que je ne la lave pas, mais je décape pas quoi.
Cette femme, au fond d'un Hammam, au fond de Marrakech, elle, elle l'a fait.
J'avais l'esprit et le coeur qui fonctionnaient à mille à l'heure. Les souvenirs affluaient et la sueur et l'eau n'étaient pas les seules à se disputer la course sur mes joues. Je crois qu'elle l'a vu.

Une fois le ponçage gommage complet terminé, elle m'a rincée avec un grand seau d'eau bouillante. Là, tu meurs de honte en voyant l'eau qui repart, pas noire mais presque. Tu as une pensée pour la douche que tu avais prise avant de partir le matin et qui te semble bien ridicule. Fuck alors, je ne me savais pas si sale!

De retour au vestiaire, j'ai vu les femmes se rhabiller, additionner les couches de tissu, reprendre leur voile et leur apparente timidité. J'ai trouvé ma pudeur dérisoire, mes vêtements ridicules et mes a priori balayés. Et c'est tant mieux.

Je suis sortie en clignant des yeux à la lumière. J'avais l'impression d'être littéralement à vif.
J'ai pensé tout de suite que j'allais me souvenir longtemps de ce moment. Ça a eu quelque chose de douloureux, et ça m'a soulagée en même temps. Je me suis sentie lavée de plein de choses... Libérée.
Beaucoup de gens pensent que nous sommes "prisonniers" de nos vêtements. Moi c'est le contraire. C'est la nudité qui me contraint.
Je ne dis pas que j'ai laissé toute ma pudeur ou tous mes complexes à l'intérieur de la salle la plus chaude de ce Hammam. Mais une chose est sûre, j'y ai laissé plus que des cheveux et de la peau morte.



1 commentaire:

anthony reiner a dit…
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